Le
sac est lourd, si lourd. Compostelle paraît bien loin alors que la
chaleur malmène. Un pas est un pas ! Les pieds s’échauffent. Pour autant
elle avance.
- Qu’as-tu fait de ton bâton, l’amie, celui que tu as préparé avec tellement de soin ?
-
Je l’ai oublié chez les frères, ceux de la Charité de Jérusalem. Je
devais dormir chez eux, mais il n’y avait plus de lit. Ils m’ont envoyée
chez les Franciscaines après m’avoir offert le dîner. Il y avait un
groupe de jeunes, quelques regards, timides sourires, la règle est au
silence. Et dire que je m’étais fait du souci pour savoir de quoi nous
pourrions parler… le silence qui s’impose est stérile, les sœurs étaient
plus accueillantes.
Le bâton est resté là-bas, oublié dans la cour
où je l’avais déposé avant de toquer à la porte. Le matin lorsque je
suis passée le récupérer tout était fermé, dans la basilique de Vézelay
la messe avait déjà commencé.
Alors
elle a pris son chemin sans plus attendre, laissant derrière elle le
bâton, poli, sculpté, pour la grande occasion. Fallait y aller !
Quelque
chose s’était passé... une rencontre au fond d’un couloir, dans la
pénombre d’un soir pluvieux, une mystérieuse vibration qui avait
réveillé quelque chose de chaud, de vivant…
Elle
avait laissé traîner une douleur dans l’épaule, le corps a sa propre
intelligence, il saurait bien se réparer tout seul. La réponse fut un
blocage de l’articulation qui devint si handicapant qu’elle prit peur.
Le médecin ordonna une radio qui ne révéla aucun traumatisme, rien pour
expliquer l’entrave de ce bras il recommanda des séances de kiné. A
peine rentrée, elle téléphona.
Une
voix d’homme, claire, traversant l’espace, il est là. Comme s’il
attendait cet appel, il dit qu’il peut la recevoir de suite.
Dans
la rue elle cherche, ne trouve pas l’entrée du cabinet, s’énerve, elle
va être en retard, elle a horreur de ça. Enfin, se rend compte que
plusieurs fois elle est passée devant le portail sans le voir. Une
petite grille en fer rouillé, une courte allée bétonnée dans une cour
embroussaillée, la porte de la maison s’ouvre, il l'attendait. Il la
précède dans un couloir sombre, c’est à peine s’ils ont échangé quelques
mots, elle aura ri, expliquant qu’elle ne trouvait pas … mais déjà elle
se tait. La pièce est exiguë, c’est un autre couloir, un lit de
consultation occupe l’espace. Elle ôte sa veste, il dit que ce n’est pas
nécessaire qu’elle se déshabille.
Elle
s’allonge, sur le mur qui fait face, un poster, une plage de sable fin
et cocotiers… Le regard se pose, le regard n’accroche rien, suspension,
immobile, comme un fil invisible depuis ce premier contact avec la voix
au téléphone.
Il
tourne autour de la table, ses mains restent au-dessus du corps, au
niveau du pubis une douce chaleur. Rien ne la trouble, pas même cette
émotion qu’elle sent en lui. Puis il lui parle d’énergies qui seraient
bloquées, qu’il ne sait pas quand agira ce qu’il a fait, qu’elle
pourrait faire ce qu’il fait, que pour la suite elle verra cela avec le
kiné.
Il
a quitté la pièce, vif comme l’éclair. Le temps de remettre les
chaussures, la veste, et les questions affluent : « Mais qui est cet
homme, et qu’a-t-il fait qui agira tantôt ??? », et la peur. Elle ne lui
posera aucune question, repartira infiniment troublée, découvrira au
rendez-vous suivant que remplaçant du kiné, il est magnétiseur. Elle ne
le reverra jamais …
C’est
au soleil qu’elle confia son épaule douloureuse, la douce chaleur
persista, cela rayonnait. Mais aussi, voir le mensonge des choses qui
faisaient son quotidien et son avenir comme un chemin tout tracé, ne
plus supporter les compromis. Finalement, alors qu’elle n’avait que
vaguement entendu parler de cette destination, la décision s’imposa :
partir sur les chemins et rejoindre St Jacques de Compostelle. Pas de
préparation, ou si peu, pas question de négocier, il fallait partir,
faire et voir.
Le
pays de Vézelay est fait de pentes douces, pour les yeux seulement, la douceur !
Elle s’est arrêtée, épuisée, a déposé le sac au sol. La fatigue verse
son flot de larmes, la fatigue et la trouille aussi. Dormir, manger,
boire ? Elle pleure, mais rien ne vient lui dire qu’elle pourrait
abandonner, rentrer à sa maison, elle se remet en chemin.
Elle
renonce à rejoindre Corbigny alors qu’elle n’en est plus qu’à trois
kilomètres. Trop de côtes ! Où planter la tente dans ce coin de bocage ?
Pas une parcelle de terrain n’est accessible.
Soudain
tout s’accélère, elle n’est plus cette femme perdue, à moins que ce ne
soit elle qui se précipite. Le coin pour planter la tente, elle le
demande à la première personne rencontrée dans le hameau. Et ces
inconnus, la reçoivent comme une amie. Marc a tondu un coin du près pour
la tente, Sylvie a offert un rafraîchissement.
Ils
veulent savoir, pourquoi ? Ils racontent, deux femmes qui marchaient en
plein hiver et qui étaient venues frapper à leur porte dans la nuit
froide.
Ils lui proposent le canapé et finalement leur chambre. Elle
dit non, elle refuse aussi le partage du repas. Elle n’a pas faim, n’a
rien mangé, elle tombe sur le tapis aussitôt la tente montée.
Et c’est la première de ces nuits torrides, où le corps courbatu ne trouve pas détente, plonge d'un coup.

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