jeudi 19 juin 2025

Chemin de Compostelle - Le 25 Avril 1999

 

Le sac est lourd, si lourd. Compostelle paraît bien loin alors que la chaleur malmène. Un pas est un pas ! Les pieds s’échauffent. Pour autant elle avance.
- Qu’as-tu fait de ton bâton, l’amie, celui que tu as préparé avec tellement de soin ?
- Je l’ai oublié chez les frères, ceux de la Charité de Jérusalem. Je devais dormir chez eux, mais il n’y avait plus de lit. Ils m’ont envoyée chez les Franciscaines après m’avoir offert le dîner. Il y avait un groupe de jeunes, quelques regards, timides sourires, la règle est au silence. Et dire que je m’étais fait du souci pour savoir de quoi nous pourrions parler… le silence qui s’impose est stérile, les sœurs étaient plus accueillantes.
Le bâton est resté là-bas, oublié dans la cour où je l’avais déposé avant de toquer à la porte. Le matin lorsque je suis passée le récupérer tout était fermé, dans la basilique de Vézelay la messe avait déjà commencé.
 
Alors elle a pris son chemin sans plus attendre, laissant derrière elle le bâton, poli, sculpté, pour la grande occasion. Fallait y aller !
Quelque chose s’était passé... une rencontre au fond d’un couloir, dans la pénombre d’un soir pluvieux, une mystérieuse vibration qui avait réveillé quelque chose de chaud, de vivant…
Elle avait laissé traîner une douleur dans l’épaule, le corps a sa propre intelligence, il saurait bien se réparer tout seul. La réponse fut un blocage de l’articulation qui devint si handicapant qu’elle prit peur. Le médecin ordonna une radio qui ne révéla aucun traumatisme, rien pour expliquer l’entrave de ce bras il recommanda des séances de kiné. A peine rentrée, elle téléphona.
Une voix d’homme, claire, traversant l’espace, il est là. Comme s’il attendait cet appel, il dit qu’il peut la recevoir de suite.
Dans la rue elle cherche, ne trouve pas l’entrée du cabinet, s’énerve, elle va être en retard, elle a horreur de ça. Enfin, se rend compte que plusieurs fois elle est passée devant le portail sans le voir. Une petite grille en fer rouillé, une courte allée bétonnée dans une cour embroussaillée, la porte de la maison s’ouvre, il l'attendait. Il la précède dans un couloir sombre, c’est à peine s’ils ont échangé quelques mots, elle aura ri, expliquant qu’elle ne trouvait pas … mais déjà elle se tait. La pièce est exiguë, c’est un autre couloir, un lit de consultation occupe l’espace. Elle ôte sa veste, il dit que ce n’est pas nécessaire qu’elle se déshabille.
Elle s’allonge, sur le mur qui fait face, un poster, une plage de sable fin et cocotiers… Le regard se pose, le regard n’accroche rien, suspension, immobile, comme un fil invisible depuis ce premier contact avec la voix au téléphone.
Il tourne autour de la table, ses mains restent au-dessus du corps, au niveau du pubis une douce chaleur. Rien ne la trouble, pas même cette émotion qu’elle sent en lui. Puis il lui parle d’énergies qui seraient bloquées, qu’il ne sait pas quand agira ce qu’il a fait, qu’elle pourrait faire ce qu’il fait, que pour la suite elle verra cela avec le kiné.
Il a quitté la pièce, vif comme l’éclair. Le temps de remettre les chaussures, la veste, et les questions affluent : « Mais qui est cet homme, et qu’a-t-il fait qui agira tantôt ??? », et la peur. Elle ne lui posera aucune question, repartira infiniment troublée, découvrira au rendez-vous suivant que remplaçant du kiné, il est magnétiseur. Elle ne le reverra jamais …
C’est au soleil qu’elle confia son épaule douloureuse, la douce chaleur persista, cela rayonnait. Mais aussi, voir le mensonge des choses qui faisaient son quotidien et son avenir comme un chemin tout tracé, ne plus supporter les compromis. Finalement, alors qu’elle n’avait que vaguement entendu parler de cette destination, la décision s’imposa : partir sur les chemins et rejoindre St Jacques de Compostelle. Pas de préparation, ou si peu, pas question de négocier, il fallait partir, faire et voir.
 
Le pays de Vézelay est fait de pentes douces, pour les yeux seulement, la douceur ! Elle s’est arrêtée, épuisée, a déposé le sac au sol. La fatigue verse son flot de larmes, la fatigue et la trouille aussi. Dormir, manger, boire ? Elle pleure, mais rien ne vient lui dire qu’elle pourrait abandonner, rentrer à sa maison, elle se remet en chemin.
Elle renonce à rejoindre Corbigny alors qu’elle n’en est plus qu’à trois kilomètres. Trop de côtes ! Où planter la tente dans ce coin de bocage ? Pas une parcelle de terrain n’est accessible.
Soudain tout s’accélère, elle n’est plus cette femme perdue, à moins que ce ne soit elle qui se précipite. Le coin pour planter la tente, elle le demande à la première personne rencontrée dans le hameau. Et ces inconnus, la reçoivent comme une amie. Marc a tondu un coin du près pour la tente, Sylvie a offert un rafraîchissement.
Ils veulent savoir, pourquoi ? Ils racontent, deux femmes qui marchaient en plein hiver et qui étaient venues frapper à leur porte dans la nuit froide.
Ils lui proposent le canapé et finalement leur chambre. Elle dit non, elle refuse aussi le partage du repas. Elle n’a pas faim, n’a rien mangé, elle tombe sur le tapis aussitôt la tente montée.
Et c’est la première de ces nuits torrides, où le corps courbatu ne trouve pas détente, plonge d'un coup.

 


 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Merci de vos commentaires