La nuit a été très froide, et au lever du soleil, la rosée avait trempé verdure et tenture.
J’ai cauchemardé à cause de la Vienne.
Hier
soir, en me rendant aux sanitaires, j’ai pris connaissance d’une
information concernant les risques d’inondation. Et comme l’eau file à
toute allure si près du bord, j’ai pris peur : « Qui va me prévenir si
durant la nuit la rivière déborde ? Personne ne sait que je suis là, ce
camping est fermé, aucun campeur n’est censé y passé la nuit. Il y a
bien la centrale électrique tout près… Finalement, ce n’est pas
rassurant, une centrale, ne risque t-elle pas de relâcher de l’eau de
façon impromptue ? ». Me suis raisonnée et j’ai mal dormi.
Me
voici, bien contente de filer et, gravissant la pente, je me laisse
aller à me dire que cette rivière a vraiment quelque chose d’effrayant.
Ses eaux noires, rapides, à fleur de terre, prêtes à sortir du lit de la
rivière, et attraper, et engloutir. Elles sont là, si présentes, si
pressantes...
Cette
phobie de l’eau pour avoir, enfant, failli se noyer. Ce jour-là, elle
avait cru savoir nager, s’en était vantée, oh pas tant que ça, juste un
niveau d’assurance en soi qui se montre, et le fond qui se dérobe au
moment de reprendre pieds, la panique, boire la tasse…
Cela
s’est passé tant de fois ce qui vient rappeler qu’il ne faut jamais
aller en des certitudes, que la confiance ce n’est pas ça !
Mais la voici, hors de danger, quelques mètres plus hauts, et toute tension se relâche.
Elle
l’a décidé, elle prend le train, pour rejoindre Limoges. Le doc a dit
qu’il est impossible d’atteindre la ville à pieds, à cause de la
ceinture des routes à grande circulation, aussi les pèlerins la
contournent.
Ne pas se rendre à Limoges ? Aller savoir pourquoi, elle a envie de la visiter cette ville. A pied le pèlerin, certes, mais …
C’est
comme ça que lui est venue l’idée du chemin de fer. Espiègle, elle se
réjouit à chaque fois qu’elle pense à ce train qu’elle va prendre pour
se rendre à Limoges. Tout le monde s’en fou, mais elle... éclats de rire
qui explose un trop plein de sérieux, une application à la bonne forme,
la peur quoi qu’elle en dise.
La voici libre, juste heureuse d’être là.
Je
me présente pour le train de 10h20. Il n’existe pas le dimanche, il
faut attendre celui de 14h20. Le chef de gare garde mon sac, je retourne
en ville.
C’est vraiment un ventre rond, tout chaud, et paisible.
La
belle romane résonne des chants de la messe, les pépés et les mémés
endimanchés traversent la place avec le pain frais et le gâteau
dominical.
La descente ramène à la Vienne, je me tiens à distance
des berges. Sur le pont St Martial, des enfants jouent, joyeux. De
l’autre coté, une côte monte au chêne de Clovis, pique nique au milieu
des ruines du château de La Motte.
Le
train, tout moderne et coulissant s’est élancé, il a dévoré la dizaine
de kilomètres sans un seul arrêt. Elle a eu quelques difficultés avec la
porte des toilettes, un système de fermeture qu’elle ne connaît pas et
qui l’a met dans l’embarras. Trop de rapidité, elle ne se sent pas à sa
place, étrangère à ces gens, ce confinement.
Le train déverse son flot de voyageurs, elle avance sur le quai, s’arrête soudain :
« Mon bâton ! »
Tout s’embrouille, elle panique. Durant un instant, elle ne sait plus où elle l’a laissé, peut être lui a-t-on volé ?
Un
contrôleur, témoin de son désarroi, s’approche et l’interroge. Elle
crie qu’elle a oublié son bâton sur le quai de la gare de St Léonard. Il
pourrait bien rire, ou dire qu’il ne comprend pas. « Quel bâton? »
Mais, rien de tout cela, il sait, il lui dit d’aller à l’accueil, que
là, on s’occupera de son affaire.
N’avais-je pas vu une pie ce matin, "une pie malheur" ?
Oui,
parce qu’il paraît, qu’une pie malheur, et, deux pies bonheur. Enfin,
c’est ce qu’elle dit la petite Claudine. Et elle y tient à son histoire.
Sans arrêt, elle dit : « Une pie malheur, deux pies bonheur » et elle
se plaint si dans le champ il y a une seule pie, et dés qu’il se passe
quelque chose, elle dit : « Tu vois, je te l’avais dit ».
Ce
matin, il y avait une pie ! Bien sur, je n’y crois pas à ces
couillonneries. Je n’y crois pas, mais à force, à force, ça influence !
La
voici, arrivée à l’accueil. Elle entre en force, se précipite au
comptoir et explique son histoire. Pas celle de la pie, non, celle du
bâton oublié sur le quai. Il faut téléphoner au chef de gare, qu’il
aille le chercher, faire le nécessaire pour le rapatrier ici…
Ils
sont trois dans le bureau. Ils n’ont pas l’air de la prendre au
sérieux, rigolent un peu, lui disent que pour un bâton, on ne va pas… «
Je ne partirai pas de Limoges sans mon bâton ! ».
Devant
tant de détermination, ils s’inclinent. On appelle St Noblat, il a déjà
été retrouvé, il sera de retour en fin d’après midi, juste avant le
train qu’elle doit prendre pour quitter Limoges.
Je visite la ville, mon sac sur le dos. Il n’y a plus de consigne à la gare, à cause des attentats.
« Quels attentats ? » On me rassure ce sont les attentats de… Ah bon, c’est encore d’actualité !
Je
fulmine, un peu, contre les administrations qui en profitent toujours
pour se débarrasser, à bon compte, des services rendus à la population.
Mais, je ne suis pas certaine d’avoir raison sur ce coup là, avec cette
histoire du bâton … Et oui, pour finir, je me dis que ce n’est que
justice, fallait pas le prendre ce train, et encore, ce n’est pas cher
payé si je retrouve mon compagnon !
La
cathédrale, l’église St Michel, la ville est belle. Les rues comme ces
rangées de strapontins dans les cirques, si bien que la vue s’échappe
au-delà des constructions, laissant l’espace, relier ici et là bas. On
ne se sent pas enfermé, mais en harmonie, il n’y pas lieu d’entrer en
conflit avec ce qui est beau.
Sur
l’avenue qui mène à la gare, un bureau de Tabac est ouvert. J’en
profite pour demander la carte IGN n° 48, que je cherche, déjà, depuis
quelques jours. Ils ne l’ont pas ! C’est fâcheux, mais il y a plus
urgent à régler, il faut ... Une certaine nervosité grandit depuis que
l’heure approche...
Je pénètre dans la gare. L’inquiétude cède, il est là, j’en suis sûr !
Ils
se précipitent dès mon entrée, ils sont deux à vouloir me rendre le
bâton, courbettes en avant, se moquent ils de moi ? Je m’en fous, qu’ils
s’amusent. Je ris, il est là !
Cette
peur du regard de l’autre, ce mur, vient de tomber, et rien ne peut
freiner ma joie enfantine. Je fends la foule, et je ris encore, personne
ne me voit !
Le
train s’arrête à Aix sur Vienne. Elle est là, noire et rapide, la même
que celle quittée le matin. Heureusement, elle ne traverse pas le
camping.
Il
est fermé, pas de problème, je passe la barrière pour m’installer. Un
camping car, des hollandais, s’installent de l’autre côté, impossible
d’entrer avec le véhicule. Ici, les sanitaires ne sont pas ouverts,
alors ces voisins, de l’autre côté de la barrière, me donnent un
jerrycan d’eau. Tous heureux, nous plaisantons de la farce.
Dix
arbres, majestueux font cercle dans l’espace de la prairie, un cercle
de pierres vivantes dressées. Au centre, je plante la tente, près d’une
table et d’un banc. Sûr que si le camping avait été ouvert, on ne
m’aurait pas laissée bivouaquer ici.
Il est 21 heures, le moment de se coucher.

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