Ce
matin, sur la D20, il y a beaucoup de circulation. Rien de plus
terrible que ces routes étroites où tant de véhicules roulent à vive
allure ! Pas de banquette, le quidam à pieds y est en grand danger. Elle
fait finalement un détour, pour atteindre Flavignac, elle passe par
Sereilhac.
Là, tout s’immobilise.
Fillette
remercie, et vois. Tu ne pourras pas te reposer en tes œuvres. Il n’y a
rien d’acquis. N’attache pas ton cœur à ce qui passe.
Vois,
comme ici, tout s’arrête et se pose. Les hommes continuent à s’agiter
comme si de rien n’était, personne pour lever les yeux au ciel et voir
l’immobilité de "l’éternité". Les arbres, eux, ont compris, ils se
tiennent cois, pas une feuille ne bouge.
Là, où se posent les yeux, se pose le cœur.
Quelques
gouttes, puis une pluie fine et pénétrante. J’ai sorti la cape. Je
finissais de la revêtir qu’une dame motorisée me propose de me déposer à
Flavignac.
Que nenni, le pèlerin va à pieds !
Bonne mère, que n’ai-je compris le message ?
«
La pluie, ce n’est pas grave, le pire c’est la chaleur. » disait
l’ignorante. La voilà qui s’abat sur cette petite route en trombes
d’eau. Plus une seule voiture ne s’est arrêtée, celles qui sont passées
m’ont copieusement arrosée.
«Un
coin de grange pour pique-niquer ? Ma pauvre dame, avec les bêtes!» et
la porte se referme, laissant la pauvre dame sous le déluge. Un peu plus
loin, une fenêtre ouverte sur une grande cuisine où ça sent bon le
frichti chaud. Il y a eu un moment d’affolement quand je les ai
interpellés, et un de soulagement lorsque j’ai parlé de la grange. La
dame a dit : « Oui », et me voici sous une remise où ça sent bon, le
fuel.
Un
chien et un chat, craintifs, sont venus me saluer. Ils avaient de la
tendresse à partager, nous nous sommes bien réconfortés.
La
dame est venue m’offrir un café : « Pour me réchauffer ». Le café est
bon, on me l’a servi dans une belle tasse en porcelaine qui tranche
étonnement dans le décor. Je reste seule, avec pour mission de redéposer
la tasse sur le coin de l’établi encombré.
J’ai
salué les quatre pattes, et repris le chemin. Il ne pleuvait plus, je
me suis contentée du K-way comme si j’en avais fini avec la peine de
cette journée.
Un peu plus loin, sous un hangar, abri précaire d’un
troupeau de moutons, j’ai remis la cape. Les bêlants étant effrayés par
ma présence, je ne me suis pas attardée.
Je
ne me suis pas plus attardée dans cette étable vide, où je pensais
pouvoir me reposer un peu. Je sursautais à chaque bruit, craignant
l’arrivée d’un paysan furieux de mon intrusion.
Une
autre tentative, dans une grange abandonnée, se solde aussi par un
échec. Pourtant, la paille m’avait donné des idées de sieste. Je
m’apprêtais à me laisser aller, lorsque des couinements caractéristiques
se sont fait entendre. Ça venait de dessous, de là où j’étais couchée.
Demander l’hospitalité à ces invisibles mais ô combien audibles hôtesses
? J’ai repris la route, dépitée, fatiguée et trempée.
Dix
kilomètres, pas un de plus, pas un moins, sous la pluie battante,
cinglant le visage, les mains, pénétrant la cape, ruisselant sur le
caleçon gaugé, et me voilà à Flavignac. Le café du village est ouvert,
je m’y installe dans un coin, je goutte, j’ai amené la pluie avec moi.
Que
faire ? Il n’y a pas d’hôtel, mais un camping, un service de car… Que
faire qui prenne sens ? Il est bientôt 17 heures. Aller planter la tente
?
Non ! Cela n’a pas de sens, il n’y a rien à prouver.
Il pleut dans mon cœur, comme il pleut sur la ville ... Que vas-tu faire ?
Le ciel s’égoutte t’il ? Va-t-il s’ouvrir sur une belle éclaircie ? Ou se fendre encore et encore ?
Que vas-tu faire ?
Je
vais à Compostelle. Je vais mettre en mouvement une question qui ne
trouve réponse. Une question, toujours la même, qui se répète à
l’infini, qui rencontre sans cesse les limites "en l’autre".
C’est
une famille asiatique qui tient le café. La grand-mère dispute l’enfant
pour des devoirs non faits. La mère ne dit rien. Un homme entre et
sort, il tourne en rond, il me tourne autour.
Lorsque
je suis sortie, décidée à prendre le bus pour me rendre au village des
Cars, où on me l’a dit, il y a un hôtel, il m’aborde. « Allons, petit
homme, je vois bien tes manigances, ton regard n’est pas droit, mais
puisque tu le proposes, va, conduis-moi jusqu’à l’hôtel ».
Le repas est bon, copieux.
Dans
le ciel vidé de son armada de nuages, nous avons observé une belle
conjonction Vénus, premier quartier de lune. Nous avons échangé à propos
de tout et de rien, de nos vies…
Pour elle, assurément, je suis une énigme.
Pourquoi
aller à pieds, au pas lent de dame tortue, à une époque où existent
tant de véhicules rapides ? Son étonnement est total, il ne sous entend
aucune raillerie, vraiment elle ne comprend pas. Elle se bat avec son
mari, pour faire prospérer cet hôtel qu’ils ont acheté, il y a peu de
temps. Toute son énergie est consacrée à demain, un avenir meilleur qui
sera mérité. Et, elle a peur, peur que cela n’advienne pas. Alors partir
sur les chemins, à pieds, seule, pour rejoindre un lieu, au bout de
l’Espagne…
Pourtant,
parce que j’ai évoqué les difficultés pour entretenir le linge, elle me
propose de me le laver et de le mettre à sécher dans la chaufferie.
Elle refusera catégoriquement que je la règle pour ce service.
Nous
ne sommes pas si différentes qu’il y paraît ma sœur. Quelque chose de
toi vibre en moi, et ce n’est pas que l’opiniâtreté à la tâche. Quelque
chose d’insensé qui cherche à être, quelque chose d’une tension qui ne
trouvera jamais résolution, parce que cette tension, est le flux vivant.

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