Le soleil est au rendez-vous ce matin, mais des orages sont prévus, il faut aller avec cette menace.
Buissière-Galant,
un drôle de village coupé en deux par un plan d’eau et son coin de
campagne. Entre la tête et la queue, au bord du lac, je pique nique et
je mets le linge encore humide à finir de sécher. La scène est plutôt
comique, toutes ses frusques étalées sur bancs et tables. A voir la
superficie occupée, je me demande comment tout cela peut tenir dans le
sac. Mystère du déploiement, nous avons dans le ventre entre 5 à 7 m
d’intestin !
« Si vous aviez compris la souffrance…Vous n’auriez pas tant souffert ».
Ces
mots, elle les entend vibrer quelque chose de l’immensité qui s’ouvre
là, mais pas assez d’énergie, alors, elle en appelle à plus grand :
« Que n’ai-je pas compris ? Viens me dire et me redire. Laisse-moi me
reposer près de ton ombre et me réveiller dans ta lumière, s’il te
plaît ! ». Mais la prière est une plainte qui affaiblit, encore un peu
plus…
Après
la longue traversée de Buissière-Galant, deux villages reliés par un
trait d’union, c’est ce qu’elle se dit, la route passe sous un pont de
chemin de fer. Là où l’ombre et la lumière se touchent encore, une
borne : la départementale change de nom, voici la Dordogne.
Quelque
chose de vraiment différent s’impose d’emblée au marcheur : plus de
clôtures, elles ont disparu comme par enchantement, sur les bas côté de
la chaussée des fleurs inconnues, blanches, sur de longues tiges. Une
sensation d’espace, de liberté, d’apaisement. Cet endroit est il magique
? L’endroit ou le moment, ou les deux à la fois ?
Qu’importe,
le cœur s’allège, et un peu plus loin, un coin d’eau et de verdure.
Elle l’a trouvé au bout d’un petit chemin, s’y installe, s’y allonge.
Non, elle ne s’y endort pas, juste cette suspension du corps et de
l’esprit, l’un dans l’autre, c’est si intime…
Les
habitants seront-ils aussi accueillants que leur belle campagne ? Pour
le moment je traverse une terre inhabitée, la route va, seule.
A
St Pierre de Frugie, je les entends mais ne les vois pas. Et ceux que
j’aperçois au loin disparaissent à mon approche. Je décide de mettre fin
à ce jeu de cache-cache, en franchissant la porte de l’unique café.
Personne,
si ce n’est le patron. Il regarde la télé et reprend son activité dés
qu’il m’a servie. Je l’interroge sur les possibilités d’hébergement dans
la prochaine ville.
Il
ne sait pas, il me dit qu’il serait possible de camper sur son terrain
qui se trouve en face. Je remercie, mais le soleil brille et j’ai encore
des forces, j’irai jusqu’à La Coquille.
De
gros nuages sont arrivés. Menaçants, ils m’ont accompagnée, traversant
avec moi la profonde forêt, entrant en même temps dans la ville.
La
Coquille, je suis déçue par l’insignifiance de cet endroit : une côte
sans fin, bordée de pavillons proprets, jardins tirés au cordeau, une
église en béton, pas une pierre.
Me
voici agacée, à la déception s’ajoute le constat de ces attentes
idiotes, dont on n’ignore tout, jusqu’à être pris en flagrant délit. Ah,
inconscient disent-ils, manque de clarté, oui !
Mais pas le temps de s’attarder, à la boulangerie j’apprends que le camping est encore à plus de deux kilomètres.
On me dit, « C’est pas loin ! »
Ils
ne marchent pas ceux là, ou encore ils ne sont pas fatigués. Deux
kilomètres, en ce moment précis, avec l’orage qui menace, ça ne me fait
pas rigoler et le mécontentement grandit.
De
grosses gouttes commencent à tomber, le tonnerre se fait entendre et se
rapproche. Mais la colère qui gronde en moi fait plus de bruit encore.
Et voici, la goutte qui fait déborder le vase, j’en vois un qui de loin
me regarde crapahuter et qui rentre se dissimuler dans l’ombre pour
continuer à m’observer (des fois que je lui aurais demandé quelque
chose!). Ça explose en grands fracas.
Je
fulmine contre tous ces..., contre ceux qui passent en voiture et qui
s’en foutent pas mal que je risque de prendre la saucée, pas un ne
saurait trouver grâce à mes yeux en cet instant.
J’y
vais d’un bon pas, la colère ça donne de l’élan, quand déboule du haut
d’une prairie un jeune mouton. Il accourt, en bêlant comme un désespéré.
Il a quitté le gros du troupeau qui paît là haut sans se préoccuper, ni
de l’orage, ni de ce comportement surprenant.
Le
voici, juste derrière la clôture, il me regarde avec ses grands yeux
fendus, ses lamentations prennent une intonation de reproches. Quelque
chose comme : "Mais d’où viens-tu ? Tu es en retard, je t’ai attendu
tout l’après midi, et avec le temps qui se gâte…"
Et
de lui répondre en accélérant le pas : "Qu’est ce que tu me veux ? Tu
vois bien que je n’ai pas le temps, il faut que j’arrive avant la pluie,
que je monte la tente avant le déluge. D’abord je ne te connais pas, tu
fais erreur sur la personne, désolé!" Et je file, sans me retourner.
Lui continue à m’appeler, et ces appels prennent une intonation de
tristesse. Mais je suis loin, et mon cœur s’attache encore un peu plus.
Lorsque
j’arrive au camping, je fonce sur un homme qui est entrain de tondre la
pelouse. J’aboie, vrai, je ne suis pas aimable. Il me répond calmement
et m’indique un endroit où je peux m’installer.
La tente est montée, j’ai même pu cuire la soupe et la manger, avant que l’orage ne perce son abcès.
Là,
j’ai été battue à plate couture, grand comme ça je ne saurais le faire.
Toute la nuit, il a rugi à la tête de son armada : le vent, le
tonnerre, les éclairs, et… la pluie.
La
rage qui était en moi a cédé, elle a trouvé son maître. J’ai applaudi à
deux mains ce déferlement d’énergie, le spectacle grandiose ne laissant
aucune place pour un quelconque triturage de méninge.
Plus
rien ne semblait pouvoir calmer la fureur des cieux, alors le
spectateur enthousiaste a quitté les lieux, pour laisser place à une
attention sans faille, un sentiment d’infini vulnérabilité et de
respect.
L’humidité
a, peu à peu, pénétré mon antre. Me suis recroquevillée dans un coin un
peu sec, à chaque fois que je bougeais, ne serait ce qu’un doigt, de
l’eau me dégoulinait dans le cou, sur le visage. J’ai somnolé dans cette
moiteur, sans même envisager que je pourrais quitter ce lieu.
Cette nuit s’est ouverte sur ce qui n’a de fin, être là et tout autant ne plus l’être… ordre parfait.

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