J’ai
repris la D8, route Napoléon, marchant dans les pas d’hier,
l’étroitesse de la chaussée, la circulation, le bitume qui chauffe les
pieds…
A
Périgueux, "Mamy-Papy" doivent me rejoindre pour passer le week-end.
C’est toujours la même histoire, j’ai promis de donner des nouvelles,
aussi je téléphone régulièrement. Puis j’ai eu l’idée de leur demander
de m’envoyer mes vieilles chaussures de randonnée, poste restante à
Périgueux, et voilà, ils ont décidé de cette visite. J’attends un
soulagement avec mes anciennes chaussures, et puis finalement, je suis
contente de les voir bientôt. J’ai proposé de trouver un hébergement
pour nous trois, aujourd’hui je m’emploierai à cette tâche.
Je
dépasse le camping de Haras la Forêt, sans m’arrêter. Je fais une
tentative à un camping à la ferme, quelques kilomètres plus loin. J’ai
sonné, sonné sous la pluie, personne n’est sorti du château hormis les
chiens qui gueulaient très fort. Un détour pour un camping louant
caravanes qui affiche une pub sur la départementale… les ferrailleurs du
coin !
Arrivée
à Périgueux, saucée plus d’une fois. Premier arrêt dans une cafétéria
où je prends un café et un croissant. La serveuse m’indique la direction
pour rejoindre un "F1". Là, début d’un long périple, d’un bout à
l’autre de la ville, passant par les hôtels bon marché, tous complets,
au camping de l’Isle qui vient de changer de propriétaire…
Périgueux, le creux, Périgueux la gueuse, n’attache pas ton cœur…
J’abandonne
mes recherches, je viens de voir un lavomatique. Après tout j’ai besoin
de repos et j’ai du linge à laver. Je pousse la porte du petit local.
« Alors
vous êtes comme nous, vous êtes du voyage ! » Ce ne sont pas des paroles
en l’air, elle est vraiment en train de me dire : « Tu es des nôtres ».
Elle
m’a saluée dès mon entrée, et les enfants aussi. Elle attendait que sa
lessive se termine, avec elle quatre petites filles, les plus âgées
étant deux jumelles d’une dizaine d’années, la plus jeune un bébé de
quelques mois. Elle a voulu savoir ce que je fais avec ce sac sur le
dos.
Sa
réaction est si joyeuse. J’aimerai lui dire que depuis toujours, ce
toujours qui donne l’impression de venir d’une autre fois, je les suis
du regard, eux, les voyageurs au long court, mais je ne sais pas les
mots. Lui dire que je porte au plus profond ce mystérieux appel qui
parle de la beauté des paysages défilants à pas lents, de l’ivresse des
sensations ouvertes à l’inconnu, d’un chemin qui ne fait que passer. Lui
dire, encore, qu’elle me touche profondément par ces mots simples et
directs, par sa présence, sa musique, son parfum… Ce se serait trop
compliqué, alors juste je reste là, à l’écouter.
Elle
me parle de sa vie, des difficultés. Elle, pour les enfants, aimerait
devenir sédentaire, pour l’école, pour le linge, pour l’avenir, mais son
mari ne veut pas.
Le
mari, le voici qui arrive, avec le fils. Le gamin a un oisillon apeuré
dans les mains, les filles se bousculent pour le voir. La mère fait
remarquer que la dernière fois, le petit oiseau est mort. Le père dit :
«C’est bon, je vais le relâcher». Le gamin ne veut pas, il crie, pleure,
insulte. Puis tout se calme, enfin, autant qu’il est possible quand on
est enfermé à huit dans un petit local surchauffé.
Le père décide d’aller attendre dans la voiture. Il est méfiant, distant. Sa femme lui a parlé de moi, mais il m’ignore.
Elle,
elle est confiante, ouverte, elle ne craint rien. Elle est belle,
mince, souple, elle semble si jeune pour être la mère de six enfants,
l’aînée est restée au camp.
Le
petit garçon a un statut particulier. Il va et vient, agaçant les
filles, sans qu’aucune remarque ne lui soit adressée. Les filles, aussi,
sont rudes dans leur façon de se parler : «Toi, la jumelle, tais toi !». C’est une lutte incessante pour se dire, pour être entendu.
Elles
me font des dessins, elles veulent me montrer ce qu’elles savent faire,
écrire, compter. Le petit coq veut prendre toute la place, il prétend
tout savoir, et il se trompe. Sa mère lui donne la juste réponse à une
question de calcul qu’il a introduit dans la conversation. Mais celui-ci
conteste toute aptitude maternelle : «D’abord toi t'es nulle, tu
sais rien !». Quand je lui fais remarquer, que quoi qu’il puisse en
dire, c’est sa mère qui a raison, il est interloqué. Nous nous
regardons, va-t-il se fâcher, appeler son père à la rescousse ? Rien de
tout cela, à mon tour d’être surprise. Du haut de ces cinq ans, il me
jauge, longtemps. Et le voilà qui change complètement d’attitude, il
interroge, demande des explications, et, il écoute avec attention.
Il
n’y a plus de prospectus publicitaires sur le comptoir. La machine a
fini de tourner, le linge est mis dans les baquets, les enfants
s’installent puis ressortent de la voiture un grand nombre de fois. Les
jumelles me donnent les dessins, tous les dessins. La voiture démarre,
les mains s’agitent. Le sèche-linge ronronne dans le silence de leur
absence.
A
l’office de tourisme j’apprends que ce week-end il y a une
manifestation, avec marché aux puces et autres réjouissances, voilà la
cause de ce manque d’hébergement! J’ai du insister pour avoir une liste
des hôtels, ma dégaine sûrement, nous n’avons pas tous l’âme
bohémienne.
Face à la gare, je trouve une chambre, que je réserve aussi pour demain.

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