Sans
bruit, je quitte la chambrée, les cyclistes ne partent pas si tôt. Je
me hâte dans la ville où seuls quelques groupes de randonneurs
s’activent. 6h 55, je rejoins le lieu du rendez-vous, pas de panique le
départ est prévu pour 7 h.
J’ai attendu, attendu, elles ne sont jamais venues. Il ne reste plus qu’à aller, seule, par la vallée.
Le
temps est gris, mais peu à peu, le ciel se dégage, et à midi, c’est
grand soleil. La vallée est belle, une autre fois je passerai par le GR.
A
la pose du matin le couple de bretons m’a rejoint, juste on passait la
frontière. Ils me souhaitent bon voyage, puis ils s’élancent. Ils
grimpent allègrement, en moulinant.
Je
n’ai rien trouvé d’autre pour m’éloigner de la route qu’une esplanade
où traînent des matériaux de travaux publics, au milieu de flaques d’eau
boueuse, tachées de résidus pétroliers. L’endroit est vraiment
sinistre, il parle fort de toutes ces pollutions humaines. Et voilà
qu’arrive un petit chat très maigre et borgne, il quémande quelques
nourritures mais aussi des caresses.
C’est
un cri, toute cette misère sur cette terre, les enfants aux yeux vides,
les vieux qu’en finissent pas de mourir, l’indifférence, l’arrogance,
le monde sauvage qui se meurt…
J’ai
repris la montée. Je tente quelques « hola » timides aux passants,
histoire de me familiariser. Ce n’est pas un franc succès, seul un vieux
monsieur me répond.
Plus
tard, dans un village, c’est l’ami de Tours qui est passé. Il s’est
arrêté un long moment, avec lui, sûr, ce sont nos détresses qui se
touchent, nos enfants de l’ombre qui attendent de naître.
Puis,
j’ai quitté la route pour un chemin fléché. Le paysage est saisissant
de beauté. Sur les sommets, le souvenir des nuages en volutes qui n’en
finissent pas de se déchirer au bleu du ciel, dans les aplombs les verts
tendres tentent d’éclairer le couvert sombre des grands arbres, et puis
ce chant des eaux ruisselantes…
Le sentier est escarpé, juste de quoi poser un pied devant l’autre, c’est sans peur. Le vertige m’a quittée.
Plus
haut encore, l’appel de la fatigue s’est fait pressant, je me suis
allongée, et endormie dans un coin de verdure, comme un cocon. Plus
d’une heure dans les bras de Morphée, il a fallu que je m’arrache, et
après dure, dure, la grimpette.
Mais
là, brusquement, le col, un parking, et des cars de touristes ! C’est
sans transition, comme des opposés qu’on superposerait : la beauté de la
nature solitaire et la chape de bitume arraché aux entrailles de la
terre, et encore ce grouillement d’indifférents braillards.
Je tends l’oreille, mais je n’entends pas le cor de Roncevaux, encore un mythe qui tombe.
Sans m’attarder, je prends la direction du gîte. Le chemin est très boueux et glissant.
De
loin je les vois, ils s’approchent, deux soldats en patrouille. Ils me
saluent au passage, des chiens hurlent à la mort, ils sont enfermés dans
un chenil tout près de hauts et austères bâtiments. Est-ce le monastère
de Ronscevalles ?
Il
faut se rendre à l’évidence ce lieu est bien celui que je cherche.
Après le porche, une grande cour carrée, j’avance en territoire hostile :
« No abla espagnol ».
L’accueil
est aussi rude que les murs. Le monsieur ne parle pas un mot de
français à la dame qui ne connaît que deux mots d’espagnol. Pas même le
frémissement d’un sourire dans ce visage froid.
Par
je ne sais quel miracle, je saisis l’essentiel : pas le droit de manger
dans les dortoirs, il faut s’inscrire avant la messe à l’un des deux
restaurants pour le menu "del pelegrino", la messe c’est à 20h, demain
portes closes à 8 h. Pour un peu j’éclaterais de rire, mais cela
pourrait tout aussi bien finir dans les larmes, aussi je reste
concentrée.
On
m’accompagne jusqu’à un dortoir à travers un dédale de corridors,
d’escaliers et de salles vides. C’est grand, au moins une trentaine de
lits superposés, des sacs sur certains couchages, mais personne. Si, un
jeune homme ! Grand, mince, il se précipite vers moi, tout souriant. Il
me parle, en allemand je crois. Je réponds à son sourire, sans un mot,
je pourrais essayer l’anglais mais je veux rester seule dans mon
silence.
Je
choisis un lit, et tournée vers le mur, je fais face à toutes les
émotions qui me submergent. Je ne les laisse rien me dire, je les toise
du regard.
La
faim finit par me faire sortir de mon trou, je vais m’inscrire pour un
repas. En allant, je rencontre les filles du rendez vous manqué. Elles
me disent que… Leurs explications ne tiennent pas la route et je m’en
fous. Je me fais mouton et je suis le troupeau. A la fin de la messe, le
prêtre bénit les pèlerins regroupés autour de l’autel. De cette
cérémonie se dégage une certaine énergie à laquelle je tente de
participer, taisant ma révolte de non-croyante.
Le
repas est une autre cérémonie, nous sommes installés par tables de
huit. Un couple de jeunes français mangent à coté de moi. Les
conversations ne parviennent pas à cacher le trouble qui nous habite
tous, je crois.
Ici s’ouvre la porte du camino. Ceux qui disent l’avoir déjà emprunté, sont silencieux.

"je me fais mouton et je suis le troupeau" et moi j'aime cette formule
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