La marche a été agréable, chacun son rythme.
Nous
nous retrouvons à Puente La Reina. Markus a rejoint notre duo, Rotraud
fait le lien, tantôt elle parle allemand, tantôt français.
Le
gîte se trouve à l’entrée du village. Devant les lits à trois étages,
les uns contre les autres, je claustrophobe. Voilà qu’est venu le temps
de l’immersion dans la moiteur des odeurs, c’est une question de lâcher
prise à l’instinct de survie qui me fait animal solitaire.
En
attendant ce grand moment qui va nous tenir enfermés dans ce dortoir
exigu, nous sommes partis faire quelques achats pour le pique-nique de
demain, visiter la ville aussi.
Une longue rue, des maisons anciennes ornées de blasons sculptés dans la pierre, nous nous dirigeons vers le pont.
Rotraud
et Markus avancent d’un bon pas, bavards, bavards ces deux là, je
traîne derrière. Les pieds bien sûr, mais aussi j’aime les suivre ainsi.
Je
mastique avec application des graines de tournesols que je viens
d’acheter. Markus se retourne, il m’adresse quelques mots en anglais que
je ne comprends pas. « Il dit que tu ressembles au Petit Poucet, comme
lui tu marques ton chemin ». Ah ça non, je ne jette pas au sol ! Je lui
montre les épluchures que je garde au creux de la main, il rit, tout
joyeux. Effronterie de la jeunesse !
Nous
atteignons le pont, très renommé, celui que nous franchirons demain.
Rotraud s’extasie, elle aime les "ponts antiques", comme elle dit. Déjà,
hier à Pamplume, elle les cherchait, on dirait qu’elle a fait tout ce
voyage pour cette rencontre. Elle photographie l’envolée de pierres sous
toutes ses coutures.
Plus
tard, nous allons au restaurant. Sur le camino, les menus peregrino
sont à des prix intéressants et le service se fait à une heure précoce
pour les habitudes espagnoles. Dans ce pays on ne dîne pas avant 22
heures !
Mes
deux compagnons, je l’ai déjà dit, ont plein de choses à se raconter.
Moi je découvre les avantages à ne pas être polyglotte, ne pas
participer aux conversations sans froisser quiconque, sans se sentir
obligé, c’est tout simple, un véritable espace de liberté. Les voix me
bercent, elles se font musique.
Markus
me fait face, le voici préoccupé, quelques informations à la télé
suspendue au mur de la salle. Son visage juvénile s’assombrit, il semble
en colère.
Je souris de le voir en tellement de sérieux. Je ne veux pas savoir ce qui se passe, cela changerait quoi ?
Markus me regarde maintenant avec insistance, je détourne les yeux, ce qui était léger, s’alourdit.
Nous sommes rentrés au gîte.
Sur
le lit qui jouxte le mien git Monica, la belle brésilienne. Pas de
chance ! Depuis hier, Monica a mal aux chevilles, et elle hurle sa
douleur. Dans le gymnase hier c’était insupportable, alors dans ce
réduit !
Rotraud
m’a confié : « Cette fille, c’est incroyable, quand j’ai fait le chemin
l’année dernière, il y en avait une, exactement comme elle, bruyante,
névrosée, draguant tous les garçons, pleurant sur son sort… je ne
supporte pas ce genre de fille ! »
Pour
l’heure, Monica tremble sur son lit, gémissant comme un grand blessé à
sa dernière heure. Elle souffre, c’est sûr, tout en elle est souffrance.
Nos regards se croisent, je questionne, lui propose mon duvet qu’elle
refuse. Sa plainte s’amplifie, alors je ne lui laisse pas le choix, avec
fermeté je la couvre. L’effet est radicale, elle stoppe net et me
regarde abruptement. Je soutiens son regard.
Lorsque
je reviens de la douche, elle n’est plus dans son lit, ma double peau
traîne au sol comme une vieille chaussette. Je ramasse mon précieux
bien, la tête ailleurs.
Dans
le hall je viens de croiser un homme. Il arrive seulement, c’est le
dernier à rejoindre le gîte. Il m’a parlé… étrange comme parfois les
corps se parlent si fort, si troublant.
Nous
étions tous couchés comme sardines en boîte qu’il est entré, un félin
dans la forêt profonde. Il s’est approché sans bruit du bloc où je loge
au premier, et d’un bond léger, il a escaladé les trois étages. Enfin,
c’est ce que je suppose, car un instant il était là tout près, la
seconde suivante il n’y était plus, juste la trace de son parfum...
Dans
la pénombre s’alourdissent chaleur, odeurs, chuchotements, jusqu’à
remplir chaque centimètre cube. C’est une forme qui rampe, s’enfle,
enserre tous les corps pour n’en faire plus qu’un, et brusquement de cet
océan sans nom, s’élève un bruit terrible. Monica pousse son cri, des
grognements tonitruants et absolument indescriptibles roulent dans tous
les sens. Est-elle entrain de devenir cochon, celui qu’on égorge au
petit matin ?
Plus
un souffle, c’est dans notre silence à tous que la bête agonise. Nous
voici, une fois encore, à l’unisson, dans une attention sans faille, à
écouter la belle brésilienne.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Merci de vos commentaires