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jeudi 15 mai 2025

Tous les temps en même temps


Tu nous as quitté les enfants et moi, après de longs mois d’errance. Lorsque tu as tiré la porte derrière toi, j’ai su que cette fois-ci tu ne reviendrais pas. Et c’est soulagement que j’ai ressenti.
Quelques jours plus tard, alors que les enfants étaient chez mes parents, me suis couchée en plein après midi tellement fatiguée. Seulement le lendemain en fin de journée me suis réveillée, j’avais dormi plus de 24h d’un sommeil profond, sans rêve, sans souvenir.
Longue marche avec les petits, trouver du travail à Paris, un logement, tirer le diable par la queue, lutter contre le désespoir, être là pour eux.
Vivre sans même le souvenir de toi, comme si tu n’avais jamais existé. C’était comme ça en moi.
Un jour tu es revenu, et là, j’ai appris que tu t’étais engagé à la légion étrangère. Je t’ai rencontré dans un café de la gare Montparnasse, je ne t’ai pas reconnu, tu étais arrogant, même pas seul, accompagné d’un autre légionnaire. Votre régiment avait défilé pour le 14 Juillet, tu en avais profité pour filer, et rentrer en contact.
Tu voulais voir les petits, j’ai refusé, les protéger de ce que je voyais là.
Là, je ne t’ai plus aimé du tout.
Tu es retourné à Calvi, tu as fait des jours de cachot, et tu as commencé à écrire, deux mandats sont arrivés.
Puis plus rien …
 
J’arrivais de bonne heure au travail, ainsi le soir je rentrais tôt, chercher les enfants à l’école. J’étais encore seule dans le bureau lorsque le téléphone a sonné.
Maman, voix sèche, me demandant, si dernièrement j’avais eu de tes nouvelles, et m’annoncer que tu étais mort.
 
Une émotion, fulgurante, terrassante. Suis revenue, d’un coup, à ce temps où je ne respirais qu’à travers toi, et je t’ai vu, avec ton grand manteau en faux daim dans la cage de l’escalier à m’attendre. C’était à Alfortville où notre premier enfant est né.
Souvenirs en cascade…
Au début de notre relation, un après-midi, tu avais pris peur que je te quitte avec ce bébé en mon ventre, tu étais là dans le couloir sombre à m’attendre. J’avais ri de tant d’inquiétude. Je t’avais pris dans mes bras et t’avais consolé.
Enfin, cela défilait comme happer par cette unique image de toi dans ton grand manteau, m’attendant…
 
Et le trou béant que je sentais là, c’est elle, l'autre moi d'avant, qui le recevait, pas seulement pour ta mort, mais pour ce départ en un si grand désarroi.