Troisième
jour, la règle de trois.
-
Faut-il rebrousser chemin ?
-
Non ! Va ! »
Arrivée
en bas : « Tyran de paysan, non seulement tu t’appropries
un chemin mais de surcroît tu ne préviens pas qu'en bas de la côte,
tu as dressé la barrière sur laquelle tu as placardé un tas de
menaces pour celui qui oserait la franchir. »
Elle
n'a pas osé. Elle a attendu qu’un quidam pointe son nez elle
aurait demandé l’autorisation, personne n’est venu. La colère
lui a donnée la force de remonter, mais la laisse triste et amère
et déjà fatiguée.
Au Grand Rigny, un hameau dans les bois, une femme, la tignasse grise en bataille, se précipite. Elle a surgi d’une maison, parle fort comme quelqu’un qui veut absolument être entendu. La pérégrina voudrait bien ne pas s’arrêter mais l’autre lui barre la route. Elle fait mine de l’écouter, mais elle n’est qu’au bruit en elle :
«
Qu’est-ce qu’elle me veut celle-là ? »
Et
la voilà qui file sans se retourner. La vieille n’en finit pas de
causer, toujours plus fort alors qu’elle s’éloigne. Elle hâte
encore le pas, c’est aisé, la route maintenant descend au creux de
la forêt. Les pensées se bousculent :
— elle
ne voulait que te renseigner.
— mais
je ne lui ai rien demandé, comment pourrait-elle savoir où je vais
? Alors ?
— alors,
il n’y a pas lieu de paniquer ainsi !
— je
ne panique pas, c’est que partie comme elle l’était, d’ailleurs
je ne comprenais rien à ce qu’elle disait.
Brusquement
elle s’arrête, lui revient la direction regardée sur la carte un
peu avant cette rencontre. A l’embranchement elle a continué tout
droit comme si la descente allait de soi, mais ne fallait-il pas
obliquer sur la gauche ?
La
carte est là à porter de main, des yeux, coincée sous la banane où
se trouvent les biens les plus précieux : l’argent, le
couteau suisse … elle la tire pour vérifier, mais elle sait
qu’elle s’est trompée. Pour la deuxième fois, elle remonte une
pente "inutilement" descendue.
Au
croisement, tout près de la maison de la vieille, le silence, la rue
est déserte. Pourtant la femme est là, dans l’ombre, qui observe
celle qui ploie sous son sac. Elle sait la peur qui pousse dans
l’erreur. Elle sait la confusion et le vacarme, le trou dans le
silence.
Un
peu plus loin une ferme, la bâtisse est entourée d'un beau muret de
pierres, peut-être est-ce la propriétaire qui la regarde
passer. Une pause s'impose, la pérégrina lui demande l’autorisation
de déposer son sac sur ce mur à la bonne hauteur. Il est si lourd
ce sac qu’il lui faut un support pour le retirer mais surtout pour
se le remettre sur le dos. Elle a bien essayé de faire sans mais n'a
pas assez de force pour le soulever jusqu’aux épaules. Assise au
sol, elle a tenté de se relever avec la bête sur le dos, mais cela
n'a pas été possible. Ce n'est que bien plus tard, des jours et des
jours, qu'elle pensera à se mettre à quatre pattes, pousser avec
les bras. Pour le moment elle n’a trouvé que cette solution, le
mettre à bonne hauteur et se glisser dans les bretelles. L’alléger
? Dans ce sac ce qui est indispensable et rien d’autre, il faut
faire avec ! Sans la tente, sans le duvet, le tapis de mousse et
le réchaud, l’aventure serait de rencontrer chaque soir, le bon
vouloir des pairs, chercher les villages alors qu'elle ne veut que
s'en éloigner. Elle a fait le choix de la rencontre de la nature
tout en gardant un minimum de confort, cela a son prix, en
l’occurrence son poids. Poids physique et aussitôt psychologique,
car la voilà à chérir tous les murs de ce pays. Aussi quand elle a
vu celui-ci !
— Vous
allez loin comme ça ?
— Assez
oui. J’ai repéré sur la carte une possibilité de passer par la
forêt, un sacré raccourci d’après mes calculs.
Mais
la dame ne sait pas, ne pratique que la route, ne connaît rien de sa
campagne ou encore le prétend.
Le doute l'assaille, assise à l’écart du sentier sur un tronc à la bonne hauteur. Tout droit sur la carte le chemin, mais à plusieurs reprises déjà, elle a du décider, un peu à gauche, un peu à droite. Peut être est-elle perdue ? Elle retient avant qu’elles ne l’envahissent les émotions négatives, faire le vide, ne pas penser. Pour grimper la côte, elle s’est aidée d’un bâton ramassé au sol. Elle l’a jeté au loin avant de s’arrêter.
Elle
a jeté ce bâton trop moche, trop sale. Elle en cherche un autre du
regard. En voici un qui pourrait faire l’affaire. Elle le gratte
avec la lame du couteau, le teste, il a l’air solide. Il est comme
elle, il a du souvent changer de directions, à coup d’entêtements,
histoire de ne pas céder devant l’adversité. Il est fait de
brusqueries, de coudes et pourtant il tient debout.
« Je
te propose un marché ami du bois perdu, si tu m’aides, je t’emmène
jusqu’à Saint Jacques là-bas en Galicie, tu seras mon compagnon. Guide mes pas, je te ferai faire un beau voyage. »
Dans
les taillis elle trouve une paire de jumelles qui vient alourdir un
peu plus le sac. Enfin, soulagée, elle sort du bois, une route, la
route. Pas exactement où cela était prévu, faut-il aller à droite
ou à gauche ?
Elle
est allée jusqu’à une ferme sur une petite hauteur, mais seul un
chien au bout de sa chaîne. Un peu plus loin, dans un champ, elle interroge un
paysan, impossible de comprendre ce qu’il dit. Alors sans plus se
demander où elle est, elle poursuit dans cette direction. Le bâton
ne l’a t-il pas sortie du bois ?
Il
n'y a plus de tension, ni de fatigue, la marche se fait danse et la
danse communique. Le vent se lève et avec lui se dit la pluie qui ne
tardera pas. Au tournant, un kiosque à pique nique, elle monte la
tente sous ce toit providentiel, sur un sol sans bosse, lisse et
doux. Elle se vêt de tous les vêtements dont elle dispose, le
caleçon, le bonnet, les gants et s’enveloppe dans la couverture de
survie, après l’étape chaudée elle s’endort sans trembler.
Des
hurlements de chiens dans la nuit profonde qui s’amplifient et
semblent se rapprocher. Attentive au moindre souffle de cette forêt
elle referme les yeux, elle apprend le sommeil du veilleur.
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