mercredi 5 août 2015

Présence et résonance (8)



Troisième jour, la règle de trois.

Décidée à quitter le bord de la route, elle a emprunté un sentier qui d'après la carte mène à Prémery. Correct à son début, le gentil chemin s’est dévergondé d’herbes hautes et humides. Très vite les chaussures ont été trempées, et les chaussettes et les pieds. « Imperméables disait la pub, mensonge ! Ces chaussures "es spéciales randonnée" ne sont hermétiques qu’à l’air frais ! 
- Faut-il rebrousser chemin ?
- Non ! Va ! »
Arrivée en bas : « Tyran de paysan, non seulement tu t’appropries un chemin mais de surcroît tu ne préviens pas qu'en bas de la côte, tu as dressé la barrière sur laquelle tu as placardé un tas de menaces pour celui qui oserait la franchir. »
Elle n'a pas osé. Elle a attendu qu’un quidam pointe son nez elle aurait demandé l’autorisation, personne n’est venu. La colère lui a donnée la force de remonter, mais la laisse triste et amère et déjà fatiguée.

Au Grand Rigny, un hameau dans les bois, une femme, la tignasse grise en bataille, se précipite. Elle a surgi d’une maison, parle fort comme quelqu’un qui veut absolument être entendu. La pérégrina voudrait bien ne pas s’arrêter mais l’autre lui barre la route. Elle fait mine de l’écouter, mais elle n’est qu’au bruit en elle : 
« Qu’est-ce qu’elle me veut celle-là ? »
Et la voilà qui file sans se retourner. La vieille n’en finit pas de causer, toujours plus fort alors qu’elle s’éloigne. Elle hâte encore le pas, c’est aisé, la route maintenant descend au creux de la forêt. Les pensées se bousculent :
elle ne voulait que te renseigner.
mais je ne lui ai rien demandé, comment pourrait-elle savoir où je vais ? Alors ?
alors, il n’y a pas lieu de paniquer ainsi !
je ne panique pas, c’est que partie comme elle l’était, d’ailleurs je ne comprenais rien à ce qu’elle disait.
Brusquement elle s’arrête, lui revient la direction regardée sur la carte un peu avant cette rencontre. A l’embranchement elle a continué tout droit comme si la descente allait de soi, mais ne fallait-il pas obliquer sur la gauche ?
La carte est là à porter de main, des yeux, coincée sous la banane où se trouvent les biens les plus précieux : l’argent, le couteau suisse … elle la tire pour vérifier, mais elle sait qu’elle s’est trompée. Pour la deuxième fois, elle remonte une pente "inutilement" descendue.
Au croisement, tout près de la maison de la vieille, le silence, la rue est déserte. Pourtant la femme est là, dans l’ombre, qui observe celle qui ploie sous son sac. Elle sait la peur qui pousse dans l’erreur. Elle sait la confusion et le vacarme, le trou dans le silence.
Un peu plus loin une ferme, la bâtisse est entourée d'un beau muret de pierres, peut-être est-ce la propriétaire qui la regarde passer. Une pause s'impose, la pérégrina lui demande l’autorisation de déposer son sac sur ce mur à la bonne hauteur. Il est si lourd ce sac qu’il lui faut un support pour le retirer mais surtout pour se le remettre sur le dos. Elle a bien essayé de faire sans mais n'a pas assez de force pour le soulever jusqu’aux épaules. Assise au sol, elle a tenté de se relever avec la bête sur le dos, mais cela n'a pas été possible. Ce n'est que bien plus tard, des jours et des jours, qu'elle pensera à se mettre à quatre pattes, pousser avec les bras. Pour le moment elle n’a trouvé que cette solution, le mettre à bonne hauteur et se glisser dans les bretelles. L’alléger ? Dans ce sac ce qui est indispensable et rien d’autre, il faut faire avec ! Sans la tente, sans le duvet, le tapis de mousse et le réchaud, l’aventure serait de rencontrer chaque soir, le bon vouloir des pairs, chercher les villages alors qu'elle ne veut que s'en éloigner. Elle a fait le choix de la rencontre de la nature tout en gardant un minimum de confort, cela a son prix, en l’occurrence son poids. Poids physique et aussitôt psychologique, car la voilà à chérir tous les murs de ce pays. Aussi quand elle a vu celui-ci !
Vous allez loin comme ça ?
Assez oui. J’ai repéré sur la carte une possibilité de passer par la forêt, un sacré raccourci d’après mes calculs.
Mais la dame ne sait pas, ne pratique que la route, ne connaît rien de sa campagne ou encore le prétend.

Le doute l'assaille, assise à l’écart du sentier sur un tronc à la bonne hauteur. Tout droit sur la carte le chemin, mais à plusieurs reprises déjà, elle a du décider, un peu à gauche, un peu à droite. Peut être est-elle perdue ? Elle retient avant qu’elles ne l’envahissent les émotions négatives, faire le vide, ne pas penser. Pour grimper la côte, elle s’est aidée d’un bâton ramassé au sol. Elle l’a jeté au loin avant de s’arrêter.
Elle a jeté ce bâton trop moche, trop sale. Elle en cherche un autre du regard. En voici un qui pourrait faire l’affaire. Elle le gratte avec la lame du couteau, le teste, il a l’air solide. Il est comme elle, il a du souvent changer de directions, à coup d’entêtements, histoire de ne pas céder devant l’adversité. Il est fait de brusqueries, de coudes et pourtant il tient debout.
« Je te propose un marché ami du bois perdu, si tu m’aides, je t’emmène jusqu’à Saint Jacques là-bas en Galicie, tu seras mon compagnon. Guide mes pas, je te ferai faire un beau voyage. »
Dans les taillis elle trouve une paire de jumelles qui vient alourdir un peu plus le sac. Enfin, soulagée, elle sort du bois, une route, la route. Pas exactement où cela était prévu, faut-il aller à droite ou à gauche ?
Elle est allée jusqu’à une ferme sur une petite hauteur, mais seul un chien au bout de sa chaîne. Un peu plus loin, dans un champ, elle interroge un paysan, impossible de comprendre ce qu’il dit. Alors sans plus se demander où elle est, elle poursuit dans cette direction. Le bâton ne l’a t-il pas sortie du bois ?
Il n'y a plus de tension, ni de fatigue, la marche se fait danse et la danse communique. Le vent se lève et avec lui se dit la pluie qui ne tardera pas. Au tournant, un kiosque à pique nique, elle monte la tente sous ce toit providentiel, sur un sol sans bosse, lisse et doux. Elle se vêt de tous les vêtements dont elle dispose, le caleçon, le bonnet, les gants et s’enveloppe dans la couverture de survie, après l’étape chaudée elle s’endort sans trembler.

Des hurlements de chiens dans la nuit profonde qui s’amplifient et semblent se rapprocher. Attentive au moindre souffle de cette forêt elle referme les yeux, elle apprend le sommeil du veilleur.


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